L’État islamique : du risque de la guerre au risque de la paix

Point de vue

PAR OLIVIER HANNE. Agrégé et docteur en Histoire. Chercheur-associé à l’université d’Aix-Marseille et à Saint-Cyr-Coëtquidan où il est spécialiste de l’islam, il est l’auteur de L’État islamique, anatomie du nouveau Califat, BG Édition, novembre 2014.

 

 

L’État islamique (EI) est devenu un incroyable révélateur des fragilités de nos diplomaties occidentales. Face à une organisation qui revendique le meurtre et la conquête, tous les principes qui fondaient la géopolitique française se sont effondrés : « Vous envahirez la péninsule arabique et Dieu vous permettra de la conquérir, annonce Dabiq, la revue de l’EI, citant un hadith. Vous envahirez alors la Perse et Dieu vous permettra de la conquérir. Vous envahirez ensuite Rome et Dieu vous permettra de la conquérir ».

Que le propos soit utopique ou provocateur, il est réellement l’un des objectifs du Califat. Ses succès militaires durant l’été 2014, même ralentis depuis septembre, ont rendu plausible une implantation territoriale durable, comme le montre la pugnacité djihadiste à Kobané, Ramadi et Alep. Avec au moins 50 000 hommes aguerris, une centaine de chars et plusieurs milliers de Humvees, tout leur semble possible. Le 7 octobre dernier, Leon Panetta, ancien Secrétaire d’État à la Défense des États-Unis, osait même déclarer : « Je pense que nous allons au-devant d’une guerre de 30 ans ».

« La défaite occidentale est donc essentiellement idéologique » .

Pourtant, l’État islamique est cerné par de puissantes armées : l’Iran, la Turquie, la Syrie d’al-Assad et Israël. Ainsi encerclé, le totalitarisme islamiste aura du mal à quitter l’espace irako-syrien. À l’extérieur, il peut compter sur les allégeances d’une multitude de petits groupes en voie de renforcement : en Afrique avec AQMI, en Algérie, Tunisie, Yémen, Nigéria, Arabie saoudite, au Sinaï et en Libye où la ville de Derna obéit à l’EI depuis novembre. Au Moyen Orient, même en cas d’anéantissement de l’EI, l’étendard noir du djihadisme peut continuer à nourrir la haine et le meurtre, notamment contre les chiites, les chrétiens et les juifs. En revanche, les risques immédiats pour l’Europe se limitent à des attentats ciblés opérés par des djihadistes de retour. Si cette violence sera insuffisante pour déstabiliser durablement les régimes démocratiques occidentaux, David Cameron n’avait sans doute pas tort lorsqu’il déclarait en août : « Ce n’est pas une menace lointaine. Si l’on ne fait rien, nous serons confrontés à un califat terroriste sur les rives de la Méditerranée ».

De fait, l’EI a redonné un élan profond à un djihadisme en perte de vitesse depuis la chute des Talibans d’Afghanistan et l’affaiblissement d’al-Qaeda. Mais plus encore, la victoire militaire du Califat aurait été secondaire s’il ne s’agissait d’abord de la victoire d’une idée et d’un rêve : le rêve arabo-sunnite de la revanche sur l’Histoire, et l’idée ancestrale de la renaissance du califat islamique. C’est cette double dimension de l’État islamique qui le rend invincible pour le moment, car il ne trouve aucun autre rêve ni aucune idéologie crédible face à lui. La défaite occidentale est donc essentiellement idéologique.

« Comme George Orwell le montrait dans 1984, la mise en scène d’une guerre permanente devient l’unique support d’un monde sans repères ».

Mais nos failles sont aussi intellectuelles et morales, car l’omniprésence de la sémantique guerrière quand on évoque la situation au Moyen Orient montre que l’Occident ne sait plus penser la paix. Seules les options militaires, techniciennes et aveugles, sont réellement formalisées et mises en pratique, à tel point que l’hypothèse – en soi absurde – d’une guerre mondiale sans fin hante les esprits et les discours. Comme George Orwell le montrait dans 1984, la mise en scène d’une guerre permanente devient l’unique support d’un monde sans repères. Ainsi, en focalisant l’attention médiatique sur l’EI et sur ses crimes, les puissances mondiales s’exonèrent de toute responsabilité dans leur complicité avec le régime syrien puis dans le surgissement de Daesh. De toute évidence, la peur du djihadisme est aussi un chantage à l’usage de sociétés occidentales qui ont perdu la paix.

Car la guerre contre l’EI est plus facile que la paix. Qu’elle soit aérienne nous épargne le triste spectacle du retour des cercueils en France et de pénibles cérémonies aux Invalides. Nous oublions facilement les morts irakiens et syriens. Le choix d’une soft war pour notre armée donne des gages pour un électorat versatile. Mais personne ne gagne la paix uniquement par des moyens militaires, et encore moins par des bombardements, qui sont le signe du refus de combattre. L’action aérienne est nécessairement injuste, car elle frappe immanquablement des civils, pris en otage par l’EI quand ils sont chiites, par les chiites quand ils sont sunnites, etc… Quant à nos alliés, tous ont joué en leur temps la carte islamiste : la Turquie, le Qatar, l’Arabie saoudite. Depuis cet été, la France s’ingénie à former et à armer les « islamistes modérés ». Nous n’avons donc rien appris des bourbiers afghans, libyens, irakiens, des printemps arabes ? Tout islamiste se déclare modéré en échange d’une caisse de FAMAS, jusqu’à ce qu’il ait les moyens d’imposer la sharia. Soutenir l’islamisme revient à mettre des bûches dans le brasier djihadiste. La France et les États-Unis ont donc déjà perdu la paix car ils ne parviennent plus à penser qu’en termes d’action militaire indirecte et déléguée à d’autres. Mais à quels autres !

 

« Ce n’est pas tant l’État islamique qui pose problème actuellement, mais bien les principes mêmes de la diplomatie occidentale qui ne sait plus assumer la réalité politique pour faire avancer le Bien commun ».

Or, dans tout conflit, les solutions pour obtenir la paix se déclinent en trois temps. À court terme, la guerre ; à moyen terme, la diplomatie ; à long terme, la reconstruction des sociétés blessées. Or, dans le cas irako-syrien, seul le court terme a été pensé. De fait, la vraie paix renvoie à l’exigence aristotélicienne du Bien commun, de la sécurité des personnes, des propriétés, à la stabilité des États et des frontières, aux libertés de culte et de conscience. En aucun cas, ces exigences difficiles n’ont été évoquées, si bien que l’Occident mène une guerre sans savoir pour quoi, pour quel bien supérieur… Or, la vraie paix impose de discuter avec les tribus sunnites complices de l’EI, d’intégrer l’Iran dans les discussions, d’accepter de négocier avec tous ceux qui ont conservé de l’autorité ou de la légitimité sur les populations : Bachar al-Assad en Syrie, Erdogan en Turquie. Sur ce chemin délicat, les héroïsmes médiatiques n’ont plus cours. Ni l’ASL ni les Peshmergas kurdes ne représentent les sauveurs laïcs et démocratiques du Moyen Orient.

De façon provoquante, nous pourrions dire que ce n’est pas tant l’État islamique qui pose problème actuellement, mais bien les principes mêmes de la diplomatie occidentale qui ne sait plus assumer la réalité politique pour faire avancer le Bien commun. Nos seules solutions aux conflits mondiaux sont des réponses technicistes et manichéennes. Pour mener une vraie paix, il faut redonner espoir aux populations à l’abandon en leur garantissant une réelle liberté de choix sur leur vie collective, même si elle passe par des systèmes différents que la démocratie libérale. Mais sommes-nous encore capables de penser le monde au-delà du manichéisme et de la démocratie ?

Olivier Hanne

 

 

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